dimanche 29 avril 2012

Toute première fois

S'il y a des dates symboliques, certains vins le sont aussi ... C'était il y a plus de 20 ans, je travaillais alors sur le Marché d'Intérêt Général de Rungis. Sur le secteur Fruits & Légumes, où j'achetais et vendais toutes sortes de choses mais plutôt en version exotique et/ou oubliée, ou rare.
J'avais été désigné volontaire pour tenir le stand de ma boite à l'occasion du premier salon de la gastronomie. Les réjouissances avaient duré plusieurs jours et, chaque soir, je donnais à qui en voulait ce que j'avais exposé dans la journée pour, le lendemain, renouveler avec du frais.
Au soir du dernier jour j'ai eu la surprise de voir venir vers moi certains des exposants voisins qui, en retour de mes dons fruitiers et légumiers, m'offrirent à leur tour un échantillonnage de leurs produits.
Mes crosnes, pâtissons, champignons sauvages et autres caramboles me valurent de recevoir divers poissons fumés provenant de mers insoupçonnées (mais très froides), une lichette de caviar, pas mal de crustacés, ainsi que deux ou trois autres joyeusetés du même acabit.

Avec de tels mets il me fallait forcément un vin.
Pardon : un Vin.
J'étais alors un buveur modéré, très modestement intéressé par le pinard.
Le genre : "oui, remets moi un verre de rouge avec le fromage".

Les conventions étant ce qu'elles étaient, il me fallait du vin.
J'allais donc chez le seul caviste dont j'ai jamais entendu parler : Nicolas. Quelque part vers Bry sur Marne où je vivais alors.
Je demandais un vin, un vin à boire avec ces diverses choses plus ou moins aquatiques. Donc un blanc, sans doute ?
"non, le prix importe peu : je veux du bon".
On m'annonce un prix qui me fait m'étouffer, mais pouvant difficilement battre en retraite sans perdre ma dignité, je m'acquittais de cette somme rondelette (mais que je rêverais de pouvoir payer
aujourd'hui).

Le soir, venu les mets sont à tomber.
Le vin ?
Est ce l'effet de la qualité du vin ? Est ce l'effet de l'autosuggestion ? (car vu le prix que je l'avais payé, ce vin je ne pouvais que le trouver fort bon, sauf à me traiter de benêt !)
Sans doute un peu des deux !
Quoiqu'il en soit de la raison, l'effet fut clair : indiquer la différence entre un Vin, et du pinard.
C'était un autre monde, un monde peuplé d'arômes, de saveurs (et de découverts bancaires) qui s'ouvrait à moi, pour ne plus se refermer.
J'en venais, en effet (et enfin !), à m'intéresser aussi à ce que je buvais. Puis à ceux qui le faisaient, et à comment ils s'y prenaient.
Après moult changements (de job, de ville, de compagne, de régions viticoles) j'en venais, grâce à ce premier vin, à obtenir un diplôme d’œnologue .

Bien plus tard, devenu œnologue et parlant de ce vin, ce premier vin, ce vin fondateur, ce vin que j'avais toujours refusé de goûter à nouveau, l'envie me prit de le chercher sur le net.
Et je le trouvais.
Puligny Montrachet 1er cru, Clos de la Mouchère
Monopole Jean Boillot.

J'organisais alors toutes sortes d'essais de vinification, en France comme à l'étranger ... donc certains en Bourgogne.
Dont certains chez Jean-Marc Boillot, auteur de vins - tant en Bourgogne que dans le sud de la France - qui m'enchantaient.

Le lendemain je téléphonais à une œnologue conseil du laboratoire du Bureau Interprofessionnel des Vins de Bourgogne avec qui je mettais en place certains de ces essais, et qui se trouvait être la compagne du dit Jean-Marc Boillot.

"il y a un rapport entre le Jean Boillot du Clos de la Mouchère et Jean-Marc Boillot ?"
"bien sûr : Jean-Marc est le fils de Jean !"

En réponse à sa question sur le pourquoi de cette demande, je lui contais mon histoire.
Puis lui donnais un millésime approximatif basé sur la date de la découverte et mon goût actuel (6 à 7 ans de bouteille, rarement beaucoup plus).
Elle me répondait, forcément, qu'à cette époque là c'était Jean-Marc Boillot qui vinifiait le Clos de la Mouchère.

Forcément.




Pour un autre anniversaire, c'est le "Puligny Montrachet 1er Cru - Les Referts" de la photo qui a été sacrifié.
Et c'est toujours un grand moment.
Bien sûr et avant tout par tout ce que cette bouteille commémore.

Mais aussi par la grande qualité de ce vin.
C'est indissociable.


Il est de bon ton, depuis quelque temps, de trouver les vins minéraux.
C'est une mode absurde, vide de sens et, pour tout dire, exaspérante.
Pour autant, ce vin l'est, minéral ! Et pas qu'un peu ! On est même le nez sur la pierre à briquet au moment de la flamèche, voire dans la gueule du canon (à poudre noire, le canon).
En outre c'est bien sûr très rond, très long, et avec une remarquable structure acide.
Un équilibre magistral.
Un vrai jus de chez jus !
Et un fond de verre de folie furieuse.
J'adore.


C'était ma dernière bouteille.
Elle tourne une page très dispendable, mais en célèbre 2 autres qui me sont chères.

Peut-être un jour, faudra-t'il que je regoûte ce Clos de la Mouchère ?



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire