vendredi 25 avril 2014

Quo vadis, mon gaillard ?!

Un récent et bref échange avec Nicolas Lesaint (oui, le Nicolas Lesaint, celui de Reignac. Le vin + le blog + les chats = un type recommandable) à propos d'ouverture de restaurant (ben tiens, riche idée mon Nico …), et de business plan foireux m'a remis de multiples épisodes en mémoire.

Mémoire, donc. Aussi (surtout!) les notes prises à l'époque.
Ça tombe bien : c'est un quasi anniversaire puisque le sketch (malheureusement 100% authentique) qui suit remonte au 20/04/2008.
6 ans déjà ?
J'ai du mal avec certaines dates, et toutes celles là en particulier. Mais là je crois que ça commence vraiment à s'éloigner, à tous points de vue.


Bref, ....

Bref, ça faisait quoi ?

Oui ... même pas 3 mois que j'avais quitté mon job avec cette vieille idée de création d'un lieu autour du vin. Autour des vins. Le truc que j'avais cherché et jamais pleinement trouvé.
Le créer à Toulouse, du coup. Ou ses environs immédiats.
Aussi l'idée de vivre autrement. Mieux, quoi !
Je ne savais pas trop quelle était la partie de ce programme la plus facile à réaliser.
Aucune des deux, finalement : des fois tu te poses de ces questions, franchement ...

En tous cas, pour la partie création d'activité, il existait une foultitude d'aides évidentes, affichées, disponibles.
Vivement conseillées, voire même franchement obligatoires pour certaines.

Le parcours de créateur / repreneur d'entreprise.

Avec le recul il me semble aujourd'hui que nombre de ces étapes n'avaient pas pour but de m'aider à créer la mienne, d'activité mais seulement de justifier l'(in)activité de mes différents interlocuteurs (et parfois – souvent – de me piquer un peu de pognon à intervalles réguliers).

Je suis donc allé chercher en tête de liste, à l'ANPE Cadres : une réunion dédiée aux créateurs d'entreprise.
J'en sortais juste, de l'entreprise : le stage, fallait y aller tant que j'étais chaud.

Nous nous étions retrouvés une petite 20aine dans la salle, tous porteurs de projets divers … projets plus ou moins clairs ou crédibles car certains n'étaient visiblement là qu'en désespoir de cause.
Oui : les mêmes quinquas dont on nous parle à chaque nouveau point sur la courbe du chômage. Et bien ils étaient là en vrai, tentant de croire aux vertus salvatrices de la micro entreprise et du statut d'auto entrepreneur (il me faudrait alors un peu plus de deux ans pour les rejoindre).

Bien sur il y avait aussi une animatrice.
Un pur produit du cru : revêtue d'un improbable ... euh ... était ce un gilet ? une étole ? un pull pas fini ?
Si c'était un pull, alors c'était le pull pas fini du genre sans manche mais avec une pointe vers le bas. Pile poil celui que tu crains d'avoir pour Noël (sauf, de toute évidence, si tu bosse à l'ANPE Cadres, ou bien sûr si t'es super fan du
Père Noël est une ordure). Fatalement il était psychédélique le truc : vert bouteille, mal tricoté main, et bien sûr extrêmement laid. Un peu comme certaines des présentatrices météo de France 2, mais en bien pire.
En résumé : le genre d'accessoire qui te met vachement en confiance quand tu viens là chercher du soutien et des conseils. Oui, je sais : il faut pas présumer des qualités intrinsèques de l'impétrant à la seule vue de son aspect extérieur.
M'enfin ...

Quoiqu'il en soit de ses vêtements (critiquables), puis c'est pas bien d'attaquer les gens sur leur aspect (mais c'est tellement bon et puis des fois c'est super dur de se retenir !) elle avait bien appris sa leçon.
Enfin, quand je dis "bien" ... disons : "assez bien pour la réciter, mais pas assez bien pour l'assimiler et, du coup, se débarrasser du carcan".
Elle déroulait donc çà, dans l'ordre et sans fantaisie.

Ca me rappelait vaguement mes cours de latin de 3ème. La prof,
Mlle L., avait des collants improbables autant que mauves et, au troisième trimestre, j'étais au fond de la classe à lire Astérix (en français). C'est pour cette raison que mes bases latines sont si solides : Quo vadis mon gaillard et Singularis porcus. Aussi Saccharomyces cerevisiae, mais ça c'est un acquis bien plus tardif.
Après s'être installés quelque part dans le cercle centré sur notre animatrices (ah, les joies de "la dynamique de groupe pour les nuls" ...), on a bien sûr commencé par se présenter.
Tu sais ? ce vieux truc pour créer la cohésion. Ce truc éculé qui commence, justement, par : "qui commence ?" et, après 3 plombes de silences gênés, commence laborieusement et se résume à une longue suite de :
"je m'appelle machin, je veux faire ceci, et je viens ici car j'ai besoin de cela".
J'ai déjà donné plein de fois dans ce vieux poncif qui consiste encore et toujours à se réduire à ce que l'on est dans un codage particulier et super restrictif. Mais pourquoi pas une fois de plus, après tout ?
Dans le lot, y en a une que j'ai de suite adorée :

"je m'appelle N., je fais des trucs dans une association. Enfin je fais ces trucs et l'asso facture et me file le pognon. Et je me demande si au niveau comptable et financier ce serait pas plus intéressant de faire çà dans une société".

Ensuite, vert bouteille en triangle a commencé par nous donner des statistiques supposées nous convaincre qu'on avait raison d'être là : en particulier un pensum sur les hallucinants taux d'échec de ceux qu'étaient pas venus à l'ANPE Cadres, les sots !
A la réflexion je crois pas qu'elle nous ait donné le taux d'échec de ceux qui y sont venus. C'est ballot ...
N'empêche : accueillir des gens dont la plupart viennent de se faire virer (et qui pour l'immense majorité se résolvent, en désespoir de cause, à tenter de créer une vague activité en tentant de faire semblant d'y croire) en commençant par leur débiter les échecs catastrophiques et autres tombereaux de dettes qui les attendent ...
Autant dire que quand t'es dans la salle et que tu te mange le calicot vert + les stats : soit t'a un putain de complexe de supériorité, soit tu sors et tu te tranche les veines direct !
Moi j'avais encore un
ego surdimensionné.
Ca aussi c'est ballot.

Puis le point 1. a suivi.
Le point 1 ?
Idée et questions à se poser.
J'étais assis entre une journaliste scientifique (qui a fait des piges à
La Dépêche. Ça nous a fait marrer 10 bonnes minutes çà : les piges scientifiques pour La Dépêche : ça sent le très haut niveau de déconnade quand tu les rédige ! et une traductrice au délicieux accent espagnol.
Je garde un souvenir assez flou de leurs projets,un truc branchouille sur l'un ou l'autre réseau, donc je ne sais pas ce qu'elles sont devenues. En même temps quand t'as écrit des articles scientifiques pour
la Dépêche tu peux affronter le vaste Monde !
En tous cas on a tous trois vite récupéré nos habitudes de fac en ricanant sous cape devant les contorsions de notre animatrice (mon autre habitude de fac c'était de ricaner sous cape à côté des jolies filles, et d'essayer de les faire ricaner aussi)
. Puis là on savait qu'il n'y avait pas d'exam à la fin, ou alors bien plus tard : le truc du taux d'échec, là .... mais comme "avoir raconté des conneries aux voisins" était pas listé dans les stats de vert bouteille en triangle on a imaginé qu'il ne devait pas y avoir de souci majeur ...

Donc, avec mes deux voisines, confrontés à cette improbable réunion d'
information nous menons un débat amusé au début, puis rapidement consterné. Pour ma part, et comme d'habitude quand on me parle de stats (enfin quand quelqu'un qui sait visiblement pas ce que c'est m'abreuve de stats à la con), Aaron Levenstein est venu à mon aide :
"
les statistiques c'est comme le bikini : ce qu'elles dévoilent est suggestif, ce qu'elles dissimulent est essentiel".
Comme toujours : gros succès d'estime.
Merci
Aaron.

S'ensuit le point 2 (rien à redire à la construction de l'exposé : c'est d'une logique implacable).

Les études à mener.

En fait d'études à mener, elle nous liste où on peut faire les études, qui plus est en jargonnant un max.
De l'INSEE à l'ODIL on passe par l'EMT et autres CFE ou Kompass.
C'est bien sûr d'un inintérêt total.

Ainsi on prétend, sans rire, nous apprendre qu'avant de créer une société il faut définir son statut juridique, puis l'inscrire et la constituer.

Putain : heureusement que je suis venu, sans ça j'y aurais pas pensé deux minutes.

C'est heureusement c'est là que l'air de rien l'ineffable N. glisse :

"là, je fais des trucs dans une association. Enfin, je fais des trucs puis l'asso facture et me reverse le pognon. Et je me demande si, au niveau comptable et financier, ce serait pas plus intéressant de faire çà dans une société ? ... puis je veux pas payer d'impôts en fait".


Suivent
les structures de conseil.
C'est le point 3., oui.
Et ça me fait
vraiment plaisir que tu suive. A peu près autant que moi à ce moment là.
L'ANPE y figure.
C'est rassurant. Enfin, ce devrait l'être.
Car on nous assène alors les OPG, OPI et EPCRE. Ce qui me renvoie furieusement à mes années au
CFPPA de Tarn et Garonne, années passées - entre autres choses - à travailler sur des référentiels de formation pleins de trucs objectifs à base, justement, d'Objectifs Terminaux d'Intégration et autres terminologies somme toute assez réjouissantes quand on décide de ne plus totalement y adhérer.

Ca commence à bien partir en vrille au point 4.
les aides financières.
Tu m'étonne ... on est tous là pour savoir combien on va pouvoir gratter au contribuable, c'te blague !
L'INSEE on en a rien a péter, on veut juste du pognon et savoir ce qu'il faudra faire pour faire semblant d'avoir droit au max de thunes  !!!
On sent donc un net regain d'intérêt dans la salle.
Surtout chez N., celle qui nous rappelle :

" je fais des trucs dans une association. Enfin, je fais des trucs puis l'asso facture et me reverse le pognon. Du coup je me demande si au niveau comptable et financier ce serait pas plus intéressant de faire çà dans une société, mais j'aimerais bien toucher des aides aussi, bien sûr sans payer d'impôts. Puis est ce que je peux aussi avoir des aides si je crée une association ? enfin, une autre ..."

A ce stade, une ex cadre pose une question technique à vert bouteille en triangle, une question sur une modif de l'ACCRE . LA putain de question que ceux d'entre nous qui ont un cerveau et l'ont utilisé pour préparer la réunion ont sur la langue.
La réponse est claire :
« ce n'est pas arrivé jusqu'à nous ». Normal.
Ce serait pas la même chose si on était dans un centre de conseil, mais là, bon, on comprend qu'elle soit pas au courant d'un truc pondu par ses services et qui est à l'origine de notre présence dans ses locaux. Avec elle comme formatrice.
Dès lors on se rendort illico et elle égrène la liste des Conseil Régional, Chambre des métiers, SOFARIS, ...
Ok, compris : elle est en reconversion professionnelle, après avoir bossé aux
Pages Jaunes.
Je vois que çà d'à peu près acceptable, comme explication.

Le morceau de bravoure arrive avec le point je sais plus combien (dans mon coma ricanant entre les deux voisines pré citées, j'ai en effet du en rater quelques uns de points.) : les
chéquiers conseil.
Le calcul du coût réel du chéquier nous prend un moment.
C'est assez surprenant : elle est en fait infoutue de nous dire ce que çà coûte
vraiment ce truc !
L'ex cadre que çà commence visiblement à gonfler sévèrement lui fait donc état d'un document donnant des infos contraires à celles qui viennent de nous être laborieusement ânonées et assenées.
Ca donne un dialogue surréaliste :

* "ce que vous me dites, je l'ai vu nulle part" (çà c'est de vert bouteille en pointe, tu l'avais compris)
- "ben c'est dans ce document. Et ce document c'est vous qui me l'avez donné quand je suis entrée dans la salle"
* "ah bon ? vous me le montrez ce papier ?"
- "voilà ..."
* "ah ben oui ... Mais de quand çà date çà ?"
- "..."
* "ah, c'est de la semaine dernière ! J'ai pas eu le temps de le lire. Vous savez çà change tout le temps. C'est pénible. Ah, on fait pas un métier facile".

 

Cà, c'est le coup de grâce, et on sombre illico dans un sommeil salvateur.

On se réveillera un peu, juste un peu, quand elle abordera le point 3629 bis :
le dossier ASSEDIC.
Là on se dit qu'au vu de la proximité ASSEDIC / ANPE on a peut-être une chance d'apprendre un truc utile qu'on sait pas déjà ?
On se rend compte qu'on s'est trompés. Et lourdement. En effet, quand on en vient à la seule chose qui nous intéresse encore un peu :

"bordel : combien de pognon on va avoir ???"
on se rend compte qu'elle est pas foutue de nous donner le mode de calcul des différentes options. Faut dire qu'il y en a quand même D-E-U-X, d'options et que çà fait de suite un paquet de possibilités, bien plus que ce qu'elle est à même de gérer en simultané !
Puis c'est une question tellement annexe qu'on a certainement jamais du la lui poser !
Du coup, la seule réponse sensée qu'on aura est :
- "référez vous à la note ASSEDIC qui traite du sujet".

C'est à ce point culminant de foutage de gueule que je commence ma profonde méditation à propos de l'élevage d'escargots sur sols acides : çà pose des putains de problèmes rapport à leur coquille qui est calcaire. Et comme tu sais l'acide et le calcaire font pas bon ménage.
Ah c'est pas facile la vie d'éleveur d'escargots sur sols acides ! Un peu comme conseiller à l'ANPE cadres, quoi.
6 ans après, j'ai quand même encore un peu de mal à en rire.

Sinon il paraît que ce mois ci le chômage des seniors a presque pas monté.
Il faut dire qu'on a de vrais professionnels de la réinsertion qui bossent dur pour ça.

(oui : des fois, sur certains sujets, j'ai des difficultés à trouver une fin rigolote et positive)

samedi 19 avril 2014

Vous l'aimez comment votre stage ? A points.

Quand le gendarme m'a arrêté avec le portable à l'oreille j'ai pas aimé : les 22 € çà va, les 2 points moins. C'est qu'il m'en reste pas des tonnes de points faut dire ! Je sais pas bien combien exactement mais pas assez : j'en ai perdu 5 le jour ou en allant chercher un recommandé à La Poste j'ai carbonisé un feu rouge. Plein jour, carrefour dégagé, personne nulle part : "merde, je tourne. La Poste est juste à droite après la Mairie, et y a personne alors je tourne !". Donc j'ai tourné. J'aurais pas dû. C'est pas que j'ai eu un accident, c'est que juste avant la Mairie y a la gendarmerie. Bilan ? Simple : 4 points pour le feu + 1 parce que j avais pas changé le papillon de mon assurance, sur le pare brise. Alors je me suis mis en recherche de stage « permis à points ». Sur le net çà se trouve, j’ai trouvé.

J'ai trouvé un de ces stages animés par un moniteur et une psychologue. Le genre que tu choisis parce
que c'est celui ci le moins cher. Tu viens acheter tes points alors autant les payer le moins cher possible et garder ton permis pour un investissement sinon minimaliste, du moins pas trop délirant. Parfois ça se ressent un peu pendant le stage. Juste un peu.

La première matinée on s'est présentés : ce qu’on fait, ce qu'on a fait pour être là, et quelques autres trucs sur le sujet. Des trucs du genre appréciation du risque, type de bagnole, etc ...

Moi, forcément, œnologue ça les a intéressés.

Par contre, avec mon Picasso je détonnais un peu au milieu des Subaru et autres grosses BM.
Ca faisait un peu trop dilettante.


Les premières présentations ont donné un truc de ce genre :

* R, 25 ans, roule dans une bonne grosse BM de plus de 200 chevaux (ou 300, j'en sais rien. grosse quoi). Passera en correctionnelle mardi après une première condamnation pour excès de vitesse (214 km/h sur autoroute). Il lui avait été demandé de faire un stage de sensibilisation. Il a joué la montre un an en se disant qu'ils oublieraient. Pour lui montrer qu'ils n'avaient pas oublié les gendarmes lui ont amené une convocation pour passer en correctionnelle. Et lui ont conseillé de faire le stage avant le tribunal. Vendredi et Samedi pour Mardi, il pouvait pas faire mieux. Son point de vue sur la question ? "je peux pas rouler moins vite. Ceux qui sont à gauche je les enquille à droite. Et les mecs qui ont des sportives je les cherche. Mais je suis moins dangereux que ma copine : elle elle dépasse pas le 90 et elle hésite tout le temps". Quand il apprend qu'en correctionnelle il risque en prendre plein la gueule : "mais y sont  cons ! Ils m'ont déjà mis un retrait de permis au tribunal de police. Pourquoi ils nous emmerdent, ils feraient mieux d'arrêter les voleurs !"

* aussi E. 34 ans. Vendeur en prêt à porter. Flashé en ville."A combien ?" lui demande l’animateur. "à combien ?  j en sais rien ! c'était un flash comme çà, dans la nuit ! Sinon, moi  je suis pas dangereux : j ai eu quelques accrochages, mais seulement avec des femmes. Je me demande si c’est pas elles qui sont dangereuses en fait !?"

* et puis M. éducateur sportif. "j ai pris 6 points et je vais passer en correctionnelle parce que je roulais bourré, plus de 0.8. On avait fait la fête, et j'ai pas voulu laisser ma copine conduire parce qu'elle avait bu aussi. C'est dur : moi c’était la première fois que je buvais. ". " t'a jamais pris de cuite ? ". "hein ?  si, si, mais c 'était la première de l'année .... on était en janvier faut dire"

* ainsi que Lo. Chauffeur livreur. "Le plus dangereux, c'est la conduite de jour ! la nuit y a personne donc je peux foncer : je risque rien"

* bien sûr y'a F. garagiste. "Les flics, ils m'ont serré à Toulouse, sur le pont des Argoulets. A 110. C’est limité à 50 ... mais y sont cons : moi les voitures après les avoir réparées comment je fais pour vérifier qu’elles fonctionnent si je les pousse pas un peu ? Ce qu'ils ont pas aimé c'est que je m'arrête pas et rentre au garage. En même temps si ils me serraient sur place je pouvais pas rendre la voiture au client alors je me suis pas arrêté. "

* et S, qui en est a son 3è permis. Le deuxième il l'a perdu "grâce" à 2 refus d’obtempérer.
"Je les emmerde, je savais qu’ils allaient me planter alors j ai joué avec eux. Ca roule bien leurs Subaru, mieux que ma Porsche.". Sur son 3è permis il reste 2 points.  "le flic qui m a arrêté je lui ai dit que soit il allait crever sur la route, soit il choperait un cancer. C'était pas une bonne idée : çà l'a énervé "

* j ai aussi aimé P. 19 ans. Moins d'un an de permis et contrôlé a 200 sur autoroute. "dans combien de temps je peux revenir récupérer des points ? parce que là demain soir j'en aurais 6, mais je vais pas pouvoir tenir longtemps, c’est pas assez 6 points".


S. Aussi. Lui il est parti le lendemain : sa femme lui a envoyé un texto lui disant que malgré les consignes elle avait accepté un recommandé. Celui qui lui signifiait que son compte de poins étant réduit à 0 il avait plus de permis.
Elle est conne sa femme, limite dangereuse : P lui avait pourtant bien dit qu'il fallait pas les accepter les recommandés, en tous cas pas avant Samedi minuit passé car alors le compte de points aurait été crédité d'un joli +4 qui lui sauvait son permis.
C'est après que ça s'est gâté : R. nous en a remis une couche sur le fait qu'il était pas dangereux, qu'il savait ce qu'il faisait, et que c'était tous des cons de le faire passer au tribunal. Il faut dire qu'il venait à nouveau de passer la pause a discuter Subaru, Porsche et autres BM avec ses nouveaux potes. Alors il m'a énervé un peu plus que d'habitude, R. Fatalement, quand je lui ai dit que ça me dérangeait pas outre mesure qu'il aille ramasser les savonnettes à la prison de Muret plutôt que de faire des pointes à 190 dans la rue où joue mon fils, lui aussi ça l'a énervé. Après c'est un peu parti en vrille. Genre tête à queue plus furious que fast.
En même temps je suis sûr que la psychologue s'emmerdait.

PS :
des fois je me dis que j'étais le seul vrai stagiaire car tous les autres étaient des figurants le la ligue contre la violence routière.

PPS :
comme c'est pas le cas, je ne suis pas sûr que mes potes de stage aient significativement modifié leur comportement sur la route (moi en revanche j'ai retenu la leçon : maintenant je ne vais plus aux bureaux de Poste qui sont à côté des gendarmeries).
PPS :
même si ça date maintenant de quelques années (et que j'ai donc récupéré et gardé tous mes points), tout est vrai sinon ça n'aurait pas le moindre intérêt.

vendredi 18 avril 2014

Chez moi môssieur on boit du Reignac (avec la mimolette)

"andré, y a un colis pour toi"
Au deuxième ou troisième rappel j'ai fini par aller le chercher, le colis.

On s'était ratés à la Bourse, complètement ratés puisque son Grand Vin était à sec.
Il restait tout de même le blanc et le Balthus, et j'en parle par ailleurs.

Alors il m'a demandé de lui donner mon adresse.
J'ai tardé. Peut-être parce que dans quelques mois je vais probablement déménager ?
Mais google, facebook, linkedin et autres plaisanteries du même ordre étant ses amis proches j'ai reçu le fameux colis au labo.
Car le colis c'était bien Reignac : le 2013 pas goûté, et un 2010 pour faire bonne mesure.

Il fallait donc goûter ce primeur.
L'exercice "en primeurs" est intéressant. Un peu abscons, voir absurde par moment. Mais intéressant.
Bref, là, une quille de Reignac à goûter le soir sans falbala ni pression c'était l'occasion de revenir aux fondamentaux.
Les fondamentaux ?

Un saut au village de Bages :
- Marathon Man qui me sort une blonde d'aquitaine de 4 ans. 4 ans c'est un peu jeune, pour une blonde d'aquitaine, mais elle est bien persillée la blonde.
- à l'épicerie fine un Saint-Nectaire qui semble parfait, et une vieille mimolette d'aspect quasi préhistorique auxquels j'ajoute une baguette qui semble tout à fait présentable.

Bon, les fromages viennent de Toulouse et c'est cool.
De chez Xavier. Et c'est moins cool.
Xavier a été "mon fromager". Longtemps.
Préparant un repas raisonnablement arrosé (i.e. plus de vins que de convives) je souhaitais finir sur je ne sais plus quelle quille de belle facture et demandais innocemment un assortiment de fromages pouvant accompagner ce dernier vin.
"pour ça il faut voir avec Monsieur Xavier" on m'orientait donc fort aimablement vers Monsieur Xavier à qui je donnais le pedigree des vins allant être sacrifiés, et précisais vouloir prioritairement des fromages accompagnant le dernier servi, mais aussi d'autres pour finir d'assécher les précédents.
Il m'assenait alors un : "chez moi môssieur on choisit le vin en fonction du fromage et non pas l'inverse" qui se voulait définitif.
"j'entends bien. Mais les vins et le repas sont choisis, je n'en changerai pas et je souhaite donc des fromages pour accompagner les vins en général et le dernier en particulier"
Redo from start : "chez moi Môssieur, etc ...."
Sur quoi je quittais l'échoppe de ce boutiquier mal embouché pour traverser la rue et entrer chez le voisin d'en face : Betty.
Stéphane Murcia m'y accueillait, m'y entendait, m'y écoutait ... et m'y fournissait en fromages irréprochables.








Quelque temps plus tard je retournais chez Monsieur Xavier.
Un fromage, deux fromages, trois fromages, quatre fromages, peut-être même cinq ?
Irréprochables, eux aussi.
"Et avec çà ?"
Questionné sur le coût des opérations en cours il annonce une somme rondelette, donc :
"Ce sera tout, merci, j'ai atteint mon budget"
Il lance alors à la cantonade et sur un ton goguenard :
"Ah, il y a des gens qui viennent chez moi et qui font attention à leur budget !!".

Il a gardé ses fromages et Betty a reçu - et gardé - un nouveau client du genre fidèle (en plus Stéphane Murcia est marié à une œnologue toulousaine et ils ont développé une activité caviste avec de belles références).

Il me faut bien finir par avouer avoir récemment rencontré le fils Xavier. C'est maintenant lui qui est aux manettes, après un parcours professionnel intéressant. C'était à l'occasion d'une dégustation Krug et fromages au village de Bages : il est charmant et ses fromages sont redoutables (en particulier ses Comtés !!).
Alors quand je suis à à Pauillac je fais quelques entorses à ma règle et redonne très ponctuellement ma clientèle à Xavier (il faut dire que c'est lui ou Intermarché ...), en revanche à Toulouse c'est Betty et que Betty.



Bref, le Grand Vin de Reignac.
Version 2013 en primeurs.

Joli nez bien qu'un tantinet fermé.
Bonne structure, rond et profond. De la matière. Jolie finale.
Ici aussi on évite la caricature des monstres boisés et c'est heureux.

Belle bête ! Forcément.




Après un coup de plancha ma blonde d'Aquitaine à la florentine (juste après la cuisson : un coup d'huile d'olive racée avec un soupçon de fleur de sel de Guérande) fait merveille avec le vin.
Tout ça se tient, se soutient et se met mutuellement en valeur.
Avec le Saint Nectaire - effectivement affiné à la perfection - c'est un autre genre de compagnie mais, là aussi le vin se révèle un allié fidèle et plaisant. Du rond, du volume, du gras, de beaux mélanges aromatiques.
Autre mariage, autre réussite.
C'est plus compliqué avec la (très vieille) mimolette : l'amertume ressort de toutes parts.
Vin et mimolette sont tous deux remarquables, mais ça ne suffit pas à la réussite de leur association.
C'est pas facile la vieille mimolette. Je l'aime bien sur des bases Merlot de quelques années, alors il faudra peut-être revenir là dessus dans quelques années ?!

Elle disait quoi ma toubib ?
Ah oui : "s'il y a viande rouge pas de fromage"
Psychopathe !

mardi 8 avril 2014

Tout fout le camp : chez les feuillants c'est plus du tout austère !



Je me suis longtemps interdit de traiter de vins que je voyais passer à titre professionnel, et ce pour quelque raison que ce soi. Bon, l'interdiction était assez peu contraignante : d'une part il y a parfois (rarement !) eu exception à cette pseudo règle et, d'autre part, je n'écrivais quasiment plus rien !
Pour différentes raisons, tout ça est en train de changer ....

Restait à savoir où commencer.
L'invitation de Denis Rataud à déguster quelques primeurs a réglé la question.
Denis Rataud ?
Sans avoir l'austérité d'un père feuillant, le maître de chai du Château Meyney est plutôt old school (le jour où Denis Rataud m'a dit "vous devez être un genre de Rataud, vous", j'ai pris ça pour un compliment (et ce devait en être un)). Compte tenu du fait que je ne suis plus vraiment un perdreau de l'année, sans doute est ce l'une des raisons pour lesquelles les vins, le personnage et son invitation me sont des plus agréables !

Donc dégustation à Meyney :


Une dégustation de primeurs à Meyney commence forcément par un blanc.
Sec, le blanc.
Je ne vais pas ergoter sur les grands blancs du Médoc et mon approche (que certains peuvent trouver singulière) des dits grands blancs (J., si tu me lis ...), puisque nous sommes allés sur un de mes terrains de connaissance et de prédilection : le sec de Rayne Vigneau.
Oui : j'ai déjà quelques quilles de ce sec là à mon actif (Diantre : Denis Rataud m'informe que l’œnologue conseil n'est autre qu'Henri Boyer. J'ignorais. Pourtant le nom ne m'est pas tout à fait inconnu ...)

D'ordinaire, ce vin passe bien avec plein de choses, et en particulier avec les "rillettes d'esturgeon et caviar" du petit père Laulau Dulau.
Même en l'absence de rillettes ce 100% Sauvignon se goûte déjà très bien, et reste dans son style habituel. Toutefois, à ce stade (et avec les réserves d'usage) il me semble peut-être être un peu moins exubérant au nez, mais avec une bouche un peu plus ronde. Ca restera à vérifier quand j'en aurai rentré dans ma cave, où le millésime précédent est en train de disparaître lentement mais sûrement !







On est sur une des jolies croupes de Saint-Estèphe ... donc on enchaîne sur Margaux. Saint-Estèphe serait le saint patron des éclectiques ?

Denis Rataud me propose La Tour de Mons, puis Marsac Séguineau.
Ce sont deux jolis vins (majoritairement Merlot) ; c'est le style du second qui en fait mon préféré. Alors, vu que je revendique le droit à la subjectivité (le devoir de subjectivité !?) - dès lors que je m'aventure même à peine hors de l'exercice purement professionnel - ça m'ennuie un peu quand je vois qu'Eric Boissenot est l’œnologue conseil qui suit le premier ; car j'apprécie tant Eric que ses photos (bien sûr aussi le Margaux "La Tronquéra" de la famille Boissenot ...).
Mais comme, si j'ai tout bien compris, il est aussi impliqué dans Marsac Séguineau je peux en profiter sans état d'âme ...




A Meyney, forcément il y a du Meyney !
Le 2013 de Meyney, je l'avais goûté peu avant, hors contexte et sur un fond d'échantillon.
Ce fut donc l'occasion de confirmer ma première impression : rien à redire à la vue, belle présence (au nez comme en bouche) de multiples notes de fruits noirs, de la matière, avec de la profondeur. Un petit bémol sur la finale encore un peu rustique.

En même temps, il y a un an de ça je faisais, en famille, un sort à un 2004 de Meyney (après un beau Puligny-Montrachet de Carillon). Il y avait aussi un soupçon de rusticité sur cette finale là ... le genre dont je ne me lasse pas (en même temps quand tu vis dans le Médoc, la rusticité est un exercice quotidien). C'est qui l’œnologue conseil ? Hubert de Bouärd (en 2013 je préfère Meyney à la Fleur de Bouärd. Comment ? Ca n'a rien à voir ? Certes).



Comme il fallait bien que je finisse par redescendre à Pauillac, c'est Grand-Puy Ducasse qui a servi de sas de décompression (Hubert de Bouärd, ici aussi).
De toute évidence, dans ce 2013 il y a de la matière et plein de jolies choses autour.
Pour autant il y a aussi, du moins à ce stade, une prise de bois et une phase de fermeture qui desservent le vin (sans doute est on là dans l'une des limites de l'exercice des dégustations en primeurs).
A revoir, donc, dans un délai qui permettra à ce qui sera sans nul doute un beau vin de se présenter sous un meilleur jour ...



Enfin, retourner à Pauillac, retourner à Pauillac ... oui, mais pas avant d'avoir fait un petit tour de manège sur Rayne Vigneau !
Que dire qui ne soit d'une affligeante banalité ? la fraîcheur, la sucrosité, l'équilibre, le fruité ? soupir ...
Non.
Juste que l'avantage d'avoir de vieux enfants c'est qu'on peut goûter de vieux Sauternes. En décembre Sarah aura 25 ans, ce sera donc l'occasion de finir (déjà !?!) Suduiraut 1989.
Alors, quand je goûte ce Rayne-Vigneau 2013 je me dis ... non, je ne me dis rien de cet ordre, en fait. Car je me rends compte que plus je vieillis et plus je les apprécie (relativement) jeunes ces vins. Du coup, même plus besoin de faire des enfants pour avoir un prétexte dans 25 ans : il serait dommage de rater ce beau fruit en attendant trop longtemps !
(d'une façon générale les quelques 2013 que j'ai goûtés du coté de Sauternes étaient tous de belle facture)


PS : 
à consommer avec modération, et tout le tintouin.

PPS :
Denis Rataud à Meyney, de Bouärd par endroits, Eric à Margaux, Anne Le Naour partout.


PPPS : 
Meyney on en reparlera dans un mois, au programme jolie série : 2009 - 2010 - 2011.
Là ce sera avec mon autre fille (celle qui est en stage chez Cordier, d'où Meyney !)
(Meyney, mais pas que)

samedi 5 avril 2014

J’étais dans l’aviation, au sol



« J’ai vu l’A380 : il est passé par chez moi. Moi, j’étais dans l’armée de l’air. Au sol. On démarrait les avions avec une manivelle ; vous savez : une tige de métal qu’on tournait pour lancer le moteur »

Ce sont sans doute les premières phrases sortant des banalités d’usage que m’a adressées mon cothurne. Un papy de 80 balais venu se faire opérer un œil et qui, assis à côté de notre fenêtre, regardait passer les avions. Ensuite il y a aussi eu :
« Des fois ils passent au dessus de chez moi. Y a deux ans y en un a qui s’est planté par chez nous. Un avion, hein ! Y passent souvent par là. Et là, celui là, poum, tombé : 8 morts ».
La rubrique aviation a été peu fournie.
Mais, pour le reste de la journée, il avait sa généalogie et la guerre de 39-45 en réserve.
De drôles d’histoires … pas toujours vraiment drôles, car riches en morts violentes et destins funestes. J’en parlerai sans doute un jour : elles en valent la peine.
Ou bien faut-il les laisser dormir en paix ?
Bref, Papy était intarissable et parfois drôle.
Cette drôlerie naturelle qui, pour moi, caractérise les vieux du Sud-Ouest. Celle qui se manifeste moins dans ce qui est dit que dans la technique narrative elle même. Je ne sais trop comment te décrire çà … certainement pas en te dressant son palmarès hospitalier : entre sa cataracte, sa prothèse de hanche et sa rupture du tendon rotulien c’était à se demander comment il tenait encore debout, Papy.
En tous cas, il était intarissable, Papy. Intarissable … et sourd comme un pot.
Du coup, nos discussions ont été un poil décousues … et sont, de fait, rapidement devenues ses monologues.
Je crois que son chien - un épagneul breton dont il m’a beaucoup parlé - lui manquait et que j’ai servi d’objet transitionnel, un vague ersatz à cette brave et irremplaçable bête. Une chienne dotée de qualités d’écoute que jamais, au grand jamais, je ne saurais égaler. Et puis elle a un regard si vif !
Plus jeune j’ai eu un setter ; j’ai donc essayé de me souvenir de sa façon de hocher la tête. L’imitation a eu l’air de satisfaire Papy, mais faut dire qu’avec son œil à l’ouest il était forcément bon public.
Pour me raconter ses histoires, Papy avait abandonné la fenêtre et les avions pour se rapprocher de moi. La fenêtre et les avions étaient la manivelle qui l’avaient fait démarrer, il n’en avait plus besoin car il ne s’arrêterait plus. Ou presque plus car, parfois, Papy se renfonçait dans son fauteuil en simili cuir gris, jumeau du mien ; derrière le rideau bleu pâle qui séparait très approximativement nos domaines respectifs je n’entendais alors plus que sa respiration difficile.
Et çà, çà, c’était salement pas bon signe.
Car la nuit aussi il était intarissable, Papy.
Car la nuit aussi, Papy a tenu à me faire part de son expérience aérienne (au sol) en reproduisant fidèlement (quoiqu’un peu fort) le bruit des Junker, une fois que sa putain de manivelle leur avait mis le moteur en sur régime.
Un cauchemar.
Et c’est là que j’ai su que c’est un putain de menteur Papy ! Son espagnol breton, chien fidèle parmi les fidèles, un parangon de klebs, soit disant qu’il dort avec Papy.
!?
Aucune bête ne supporterait ce que j’ai enduré ces deux nuits là. Pas même un chien sourd. Car il est évident qu’il vibre d’enfer, Papy ! Et même Lassie, chien fidèle ne dormirait pas sur le Stromboli en éruption !
Bref … vu comme il doit résonner, çà m’étonne pas qu'il soit tout délabré et désossé de l’intérieur. Que, du coup, il doive écumer les cliniques de Midi-Pyrénées pour, peu à peu, s’y faire rafistoler … jusqu’au séisme nocturne suivant.
Le trou de la Sécu existe : je l’ai rencontré et il vit pas loin de Tarascon sur Ariège !
Infirmière du matin, chagrin : après la première nuit elle a trouvé que j’avais une petite tension, la charmante de service.
10 / 6 ?
Moi, je me serais donné 2, grand max.
Par contre Papy pétait la forme. Il pétait tout court d’ailleurs. Et moi j’étais prêt à les tuer jusqu’au dernier : lui, son chien, et ses avions à manivelle.
M’enfin, entre la tension dans les chaussettes et la médication pré opératoire : il risquait rien pépère. Du coup il s’est rendormi un petit coup en attendant d’aller au bloc.
C’est un putain de hooligan, Papy : il m’a même pourri le réveil.
Mais, finalement, on est venu le chercher. Ce n’est qu’après lui, un peu stone et très naze que, moi aussi, on m’a descendu au bloc.
Le canard, c’est pas gras !
Mais d’abord, il y a eu le soulagement.
Enfin … non : il y a fatalement eu un avant.  Avec la peur, cet avant .
Une tendinite mal soignée. Façon détournée de dire soignée par le mépris, autre détournement de pas soignée du tout.
Puis ce contact avec Véronique. Véronique et moi été camarades de lycée à Gauguin, à Papeete. Puis nous nous sommes recontactés, quelques 30 ans après. Elle a pu, ainsi, m’apprendre qu’Eric était devenu kiné … et exerçait à quelques kms de chez moi.

Au lycée, Eric était dans les mêmes classes que nous. C’était le surfeur fou (moi c'était la plongée) et, nous étions tous deux fondus de photo (c’est au labo du Lycée Gauguin que j’ai véritablement chopé le virus de la photo. Lui y allait beaucoup parce que c'était sombre et climatisé. Généralement, il n'y allait pas seul ...).
Ainsi, cette douleur à l’épaule droite et cette ordonnance oubliée (qui, d’ailleurs, s’est avérée être périmée) seraient le prétexte aux retrouvailles avec Eric.
Un Eric qui m’a appris avoir choisi de devenir kiné lors de la rééducation suivie après un méga carton avec sa chérie (oui, elle aussi fréquentait Gauguin. Et le labo photo ...). Qui m’a, aussi, appris tout en soignant l'épaule droite que j’avais une grosseur anormale à l’épaule … gauche. Et m’a donc vivement suggéré de consulter.
Dont acte.
Une échographie s’en est suivie.
Là, après quelques commentaires tant emphatiques qu’incrédules sur la qualité visuelle de mon deltoïde (surtout chez un type qui, au-delà du débouchage de bouteilles, n’avoue aucune autre activité sportive susceptible de le muscler là) on finit par lancer l’échographie et, ainsi, me signaler voir des trucs qui devraient pas être là. Des masses de tissu musculaire indifférencié qui pourraient venir  d’un putain de choc antérieur (mais lequel et quand ?) mais aussi – surtout ! – qui éliminent la première option suggérée par Eric et le généraliste : un bête lipome.
Une façon habile de donner du corps, mon corps !!, à l’hypothèse deux, à peine effleurée, mais qui resurgit alors violemment : un myosarcome.
Le cancer du bras gauche quoi …
On ne vantera jamais assez l'infinie délicatesse du corps médical.
Retour à la case toubib d’où je saute directement à l’IRM … après un mois d’attente. Un putain de mois de Décembre au cours duquel le flip monte. Vite et haut, très vite et très haut, pour ne plus me quitter, aussi sournois que ce qui habite probablement mon bras.
Le jour dit, l’attente de l’IRM – longue – est du pur concentré d’angoisse, qui monte en flots réguliers et lourds. L’analyse elle-même, un genre de plongée au cœur même de la confrontation avec HAL (2001 Odyssée de l’espace) en devient presque rassurante par son étrangeté et son côté anxiogène naturel (si tant est qu’il soit possible de conférer une quelconque naturalité – même celle de l’angoisse - à ce putain de tube !).
Un lipome.
Finalement, c'est bien un bon gros lipome. Une saleté de truc qui fait grosso merdo 8 cm x 8 cm, et comporte 2 lobes qui lui donnent une étrange ressemblance avec la tête de Mickey Mouse.
Donc, il est gros ce con. Très gros. Et mal placé. Très mal placé.
Bref il est gavé de défauts mais, in fine, je n’ai jamais dans le bras que ce qu’au marché au gras de Samatan, le premier canard mulard venu arbore fièrement entre peau et carcasse. Dès lors, compte tenu que, dans le Sud-Ouest, le pire crétin est capable de dégraisser un canard, ce n’est pas un lipome, même avec la tête de Mickey, qui va poser problème !! (et tant pis pour ce qui, n’en déplaise à la manipulatrice cugnalaise, n’a rien d’un deltoïde schwarzzeneggien).
Bon, après cette IRM, il y aura l’intégralité du parcours du patient (un mot dont je découvre la sublime adéquation) : chirurgien, re IRM (non, non : même dans le lipome il n’y a pas de tumeur), re chirurgien. Le tout est entrecoupé de quelques visites au généraliste ou à l’anesthésiste, sans oublier tel ou tel bilan sanguin, ça semble essentiellement dédié à des échanges de courrier, tant il est vrai que je coûte moins cher qu’un timbre poste. Je rapporte même beaucoup plus puisqu'à chaque étape de ce putain de parcours personne n'oublie de me facturer ses honoraires.
Depuis quand on fait payer le facteur qui te livre le courrier commençant par "Cher confrère" ?
Bref le parcours de santé. Enfin … de non santé.
Une fois le pic de pure trouille passé le dit parcours m’a souvent laissé perplexe (être un patient patient – mets le dans l’ordre que tu veux – n’empêche pas l’ingratitude du rassuré) car trop souvent échoué ou, au mieux, abandonné à des courants inconnus, dans telle ou telle salle d’attente.
Sans même effleurer les hallucinants retards des professions de santé qui, parfois, touchent à l’essence même du temps.

Epilation brésilienne ? non non : la totale !
Bref, au bout du bout, le couronnement : l’hospitalisation.
Ambroise Paré
, j’y étais venu en Septembre 2001, après avoir retrouvé la piste de Laurent. Laurent qui avait salement morflé lors de l’explosion d’AZF ; moi, ce jour là, j’avais eu la bonne idée d’être en Bourgogne … enfin, le matin. Le soir j’étais de retour dans le capharnaüm toulousain. C’est sa monstrueuse gestion du truc qui a initié ma prise de distance d’avec la boite qui m’employait à l’époque. Bref … si après l’explosion çà avait été un méga boxon, une fois admis à Ambroise Paré Laurent avait été fort bien pris en charge (les choses s’étaient à nouveau gâtées, ensuite, lorsqu’un pneu de l’ambulance qui le menait chez ses parents avait explosé sur l’autoroute …).
Ambroise
, j’y suis entré au matin, la veille de mon dégraissage (non sans avoir pris soin de revoir Fight club, quelques jours avant) afin de réapprendre l’ennui. L’ennui car il est rigoureusement impossible de s’habituer à la vacuité, à ce qui doit être ma chambre, mon lieu de vie, mais ne peut-être apprivoisé.

Bip-bip d’appareils que je suppose médicaux (les consoles de jeu ont abandonné ces codes là de longue date), couinements de roue des chariots qui parcourent le couloir, voix de patients, soignants, visiteurs, aussi les deux mecs qui, dans le couloir, trafiquent la tuyauterie.
Devant « ma » porte, les aides-soignantes attestent que ceci est leur territoire, en aucun cas le mien. Impression de transparence. Fausse impression : je ne suis pas transparent, je fais partie du mobilier. Un mobilier temporaire et éminemment interchangeable. Un qui s’use vite et se remplace une fois retapé. Car ici on remplace quand c’est remis à neuf.
Bien sûr j’ai oublié mes IRM à la maison.
Bien sûr je n’ai pas pris de serviette. Or une clinique n’est pas un hôtel …
Bien sûr dessous de bras et épaule me démangent : la veille au soir je me suis tartiné d’une crème dépilatoire et, bien sûr, pendant la nuit j’ai eu droit à une réaction allergique. Bien sûr tout çà était inutile : la zone (mal)traitée étant trop réduite, au matin il a fallu y aller au rasoir. Maintenant j’ai l’épaule et le bras comme un cul de nouveau né.  Et çà me tire et démange.
Pensée parasite vers B qui évoqua parfois le dépoilage de mes épaules mais ne le fît jamais ; pourtant, elle n’aimait pas cette animalité. Finalement raser cette épaule pour une boule de graisse plutôt que pour elle … je n’ai jamais eu le sens des priorités.
Des tas de papiers à remplir, de décharges à signer. Cependant pas en nombre suffisant pour emplir le vide de l’attente. Anecdotiquement, la préoccupation majeure des corps qui meublent les lieux ne semble pas être une quelconque maladie nosocomiale (elles font l’objet d’une abondante documentation, et d’un affichage omniprésent) mais bien les vols en chambre. Des vols qui semblent se produire avec une belle régularité.
On me voit dans un couloir avec mon chéquier ? on s’étonne illico, sans oublier de louer mon courage.
J’avoue être venu avec mon ordinateur portable ? on me regarde alors comme le fou que je dois être.
Merde : je veux pas regarder la télé ; je veux (je voudrais) recommencer à écrire mes conneries nombrilesques, aussi finir un truc professionnel. Ex professionnel. Des résultats d’essais à traiter avant de les commenter, levures et activateurs de fermentation. Finir çà, même si j’ai quitté mon boulot il y a presque deux mois et que les résultats sont arrivés ensuite.
Peut-être est-ce aussi une occasion d’avancer l’autre projet, de prendre le rythme afin d’être sérieusement dedans une fois que je serais revenu chez moi, une fois que j’aurais eu la couenne dégraissée.
Au bout de 3 h je me fais déjà chier, avec l’impression d’être là depuis la nuit des temps. Attente – Dossier à l’accueil – Attente – On me conduit à ma chambre. Nous y serons deux – Attente – Dossier médical à remplir (c’est donc là qu’intervient le : « merdeuuuuh j’ai oublié mes clichés d’IRM ! ») – Attente – Prise de tension – Attente – Récupérer in extremis un plateau repas dans le couloir – Attente, attente, attentes.
Oui, je comprends décidément mieux l’usage de : « patient ».
Bref … je me perdu … où voulais-je en venir ? J’ai commencé par : « d’abord, il y a eu le soulagement ».
Le soulagement, oui. Puis, hier soir, à la veille de mon hospitalisation, la fébrilité a commencé à monter, également au cours de la nuit, et crescendo au matin. Un truc sur le thème de : « merde, je vais me faire ouvrir l’épaule, un type (ou plusieurs ?) va tripoter là dedans, refermer en mettant un drain et pourquoi pas y oublier un parapluie, puis je vais attendre que tout çà se vide et se ressoude. Simple spectateur ; impuissant du début à la fin. Chier bordel : c’est tout sauf naturel cette daube ». Bon, en même temps, le truc que j’ai dans l’épaule est naturel et je ne suis pas mécontent d’en être bientôt débarrassé, naturellement ou pas. Tu sais, la naturalité, parfois …
Quoiqu’il en soit j’aime pas ce qui se prépare. Pas du tout !
De surcroît c’est inimaginable ce que je peux m’emmerder entre murs et plafond blancs, sol de lino bleu en chambre et orange pour le couloir (au cas ou l’on se perdrait ?).
Putain de bordel de pompe à merde : quand t’es là avec rien d’autre à rien foutre que te dire que, à un moment ou un autre, on va venir te chercher pour t’ouvrir afin de te dégraisser l’épaule tu intègre bien que c’est affreux et ridicule mais que t’es finalement rien d’autre qu’une cochonnerie de magret de canard, comme celui qui t’attend au congélo (avec un bras bientôt en écharpe, je suis pas prêt de le bouffer celui là …).
Dans le même temps, alors que je me regarde le nombril, ailleurs – un ailleurs proche -, un bip-bip ; un type qui râle, ou respire ? sans doute les deux ! dans le couloir une voix qui dit : « à bientôt … allez, à bientôt ! », comme une incantation. Et moi qui écris et laisse monter l’envie de pisser, pour m’occuper l’esprit tout en gardant au moins ce contrôle là sur mon corps et son devenir.
Au poignet, on m’a mis un bracelet. Mon nom, mon adresse, ma date de naissance (plus je vieillis, plus je m’étonne de la voir reculer dans le temps), 08002962 : mon matricule, et le nom du chirurgien qui va m’ouvrir. Voilà : ces 5 données c’est moi, dans cet univers là.
Alors que j’écris je remarque face à moi, accroché au mur, un flacon de « gel antiseptique pour les mains ». « Hände desinfektionsmittel », qui doit être de l’allemand et « Handdesinfectie gel », sans doute en batave. L’impression de découvrir l’Amérique en ne voyant pas de version anglaise. Du coup je lis (enfin, essaie de lire) toute l’étiquette, dans les trois langues. Là, , je crois que je commence à vraiment m’emmerder !
J’en suis rendu à espérer le prochain arrêt de chariot d’aides soignantes à proximité de ma chambre (dont je laisse la porte ouverte) pour attraper au vol quelques bribes de leurs échanges.
Le temps se traîne, me traîne !
J’en viens à imaginer que si avant une intervention chirurgicale on te laisse tant t’emmerder (on te pousse à t’emmerder ?), c’est en prévision d’une éventuelle couffe opératoire. On t’habitue à être mort, comme çà, si on te rate, tu sera pas surpris : tu continuera à rien foutre ! La seule différence c’est que les discussions des aides soignantes seront remplacées par celles des vers (affiner le concept en faisant parler les aides soignantes en vers ?).
Je vais aller me prendre un thé (vert) à la machine qui est au bout du couloir, après l’ascenseur. Il y a 78 pas pour y aller. Sans doute à peu près autant pour en revenir (penser à vérifier). Le trajet plus le temps de faire le thé et de le boire sur place … tout çà devrait m’occuper une petite dizaine de minutes.
En plus, avec un peu de chance, le thé devrait augmenter mon envie de pisser. Cà, çà va bien m’occuper l’esprit !

J’adore qu’on m’arrache les vêtements
C’est à peu près là que Papy est entré en scène.
J’en voulais de l’occupation ?
J’en ai eu …
Après …
Après, habillé en schtroumpf (putain, la gueule du slip hospitalier … du jamais vu !) je glisse et je plane sur le dos dans les couloirs d’Ambroise Paré. Plafonds, ascenseur, plafonds, portes coulissantes et, finalement, bloc opératoire.
On me parle ? Je plane, même à l’arrêt !
Je plane, et je guette : il est 10h30 et je veux me souvenir jusqu'au bout du bout, ne surtout pas perdre le contrôle. Ils ne m’auront pas, ou pas si facilement, pas sans lutte en tous cas. Et je me souviendrai de l’anesthésiste ! Et s’il me demande de compter, alors j’irai à l’aise jusqu’à 4. Et en prenant mon temps !
C’est bien sûr à ce stade là de mes bonnes résolutions que je me réveille, peu après 14h30. Comme je ne saurai jamais jusqu’où j’ai pu compter (ni quelle gueule avait l’anesthésiste … mais juste que de toute évidence y en avait un, et un trapu !), on doit pouvoir considérer çà comme l’échec de la volonté contre la chimie.
Je ne sais pas bien combien de temps a pris mon atterrissage, en salle de réveil. De toutes manières le vrai retour au réel a eu lieu plus tard. Plus tard … lors de mon arrivée en chambre : lorsque j’ai vu et donc réalisé que, bien sûr, inéluctablement, fatalement, Ronflator était là, tapi dans son lit, à m’attendre ...
Bien qu’encore dans le coltard, je l’ai bien sentie l’appréhension de la nuit qui allait s’ensuivre …
La journée, elle, s’est passée comme elle a pu : vautré sur mon lit avec un drain dans l’épaule gauche et une perf dans la main droite j’ai régulièrement pissé sous cape (et, donc, sous couette) dans un pistolet (il fallait bien éliminer le différentiel entre le drain et la perf) et répondu par borborygmes incompréhensibles même pour un mec moins sourd que Papy aux tentatives de discussion de ce dernier.
Dans l’après midi, Papy pépère a même fait une petite sieste, histoire de récupérer de son anesthésie de l’œil. J’ai frisé la dépression en constatant que, sans préjuger de l’effet de l’intervention sur l’œil, le ronflement était resté intact.
La nuit venue çà a été l’enfer, bien sûr.
J’aurais pu me lever, je l’aurais tué je crois. Vraiment.
Terrible. Vraiment aussi.
Déjà, la perf d’un côté et le drain de l’autre çà limite un peu côté positions. Quand en plus le coton dans les oreilles suffit pas à faire silence et que tu dois te coller l’oreiller sur une oreille et une seule çà devient vraiment galère d’atteindre sinon le nirvana du moins un vague calme (surtout quand t’a deux oreilles et quasiment pas de bras).
Et rien, rien, R-I-E-N pour stopper çà.
Et l’infirmière qui me dit en boucle que non elle peut pas me filer de somnifère car je sors d’une anesthésie, que non elle a pas de boule Quiès, que oui c’est l’enfer : quand elle passe dans le couloir elle entend le monstre alors même que la porte est fermée.
Je crise.
Puis elle réalise que depuis l’opération j’ai pas été changé et que, donc, je porte une espèce de blouse à la con qui me colle partout par le double effet du sang, de la bétadine et de la sueur, que je repose sur un truc en plastique des plus inconfortables.  Bref que c’est l’enfer, là aussi.
Elle déchire ma blouse - comme je commence à émerger et n’aime pas rater l’occasion de dire une connerie je lui glisse : « j’adôôôôre qu’on arrache mes vêtements », ce à quoi elle répond que ce ne sont pas ceux qu’elle arrache d’habitude (ce que je lui souhaite de tout cœur) –, me fait passer un T-shirt propre (pas si simple quand t’a un bras naze auquel s’attache 1m50 de tuyau plastique qui alimente en sucs divers son flacon terminal. Ensuite, dans un méritoire accès de compassion, elle va secouer Papy pour qu’il change de position. Ca me donnera bien une ½ heure de répit. Grâces en soient rendues à ma bienfaitrice.
N’empêche : au matin j’ai une tronche de shar-peï pas frais et vois partir Papy avec une joie non dissimulée.
Au passage, comme y a pas de petite vengeance, je lui glisse l’histoire de Laurent et son accident d’ambulance, après son opération de l’œil à Ambroise Paré. J'espère qu'il en a fait des cauchemars.
Puis, comme un bonheur n’arrive jamais seul on vient me demander si je veux toujours une chambre en solo, car l’une d’elles vient de se libérer.
Tu m’étonne, si je la veux la chambre …

Mon flacon et moi
Là, bien sûr, j’approche de l’extase.
Imagine :
- D'abord on m’annonce que je vais changer de chambre.
- Puis, dans la matinée, on m’enlève la perf. Perf dont l’aiguille restera encore une demi journée en place, plantée dans une veine au dos de ma main. Assez de temps pour me devenir insupportable : je vois le parcours de l’aiguille sous ma peau, et très vite bouger cette main, ma main droite, devient psychologiquement insupportable … alors que bouger la gauche est juste physiquement impossible).
- Enfin, je change effectivement de chambre, avec tout mon barda et là, là, une brave dame m’annonce que je vais pouvoir me laver. Elle m’attaque la moitié supérieure au gant de toilette. Du pur bonheur. Je me finis les basses œuvres à la douche et enfile un vague short et un T-shirt propres. Ca confine au paradisiaque !
L’après midi se traine entre les thés à la menthe, quelques tentatives d’écriture sur l’ordinateur enfin sorti de son sac, l’écoute de France Inter grâce à mon nouveau jouet sensé être un téléphone et l’entame de Beloved … dont je sens que j’aurais du mal à le finir.
Surtout le calme, enfin.
Bon, fatalement, je m’emmerde vite et, du coup, en viens à guetter les multiples riens qui meublent les heures. Ma porte reste ouverte et parfois je vois passer quelqu’un. Ca m’occupe jusqu’au moment ou je réalise que, moi aussi, je fais partie de ces errants qui, quelques instants, meublent le champ de vision des autres alités.
Beuhhhh ….
Ce monde là est vraiment étrange et, par solidarité, je me fais la promesse de ne plus jamais regarder mon poisson rouge de la même façon (je ne savais pas encore que ce sale con allait profiter de mon absence pour bouffer la crevette. Ma défunte crevette d’eau douce : un truc microscopique payé le prix d’un homard breton adulte !).
Bref la nuit vient fatalement. Alors, j’arrive assez facilement à faire abstraction des bruits de jeux télévisés qui sortent des chambres voisines pour sombrer dans le sommeil avec une joie non dissimulée. Et ce malgré le va et vient qui s’installe et va rythmer cette nuit et celles qui la suivront : chaque fois que je veux changer de position ou me retourner, je me réveille, attrape mon drain et son flacon, fais passer le tout de l’autre côté du lit, pose soigneusement le flacon par terre et me rendors après avoir trouvé une position qui me convienne tout en épargnant mon épaule droite. Jusqu’à la prochaine translation.
Bref, je m’habitue à vivre avec cette étrange prothèse.
Un truc inquiétant m’a été greffé dans le bras et me suit donc partout. Il s’agit de vider la cavité faite ou, du moins, d’empêcher qu’elle ne se remplisse de divers sucs causant alors un méga hématome en lieu et place du lipome maintenant disparu.

Je dors plutôt pas mal, malgré ce ballet nocturne avec mon flacon et les visites régulières des infirmières venant prendre ma tension. Curieux comme on s’habitue à des contraintes  de toutes sortes pour, si vite, sinon les trouver naturelles du moins ne plus en être réellement incommodé.

Dégrafer un soutien-gorge d’une seule main
Ce n'est que le lendemain que je me suis vu : un type mal coiffé & pas rasé, en short de surfer, avec des godasses de merde aux pieds, un T-shirt San Francisco sur le dos et qui fait des allées et venues dans un couloir borné d'épaves dans son genre avec, en guise d'excuse, un drain dans le bras gauche.
La loose, quoi.
Hop : opération lavage, rasage, habillage. Programme simpliste mais qui s'est rapidement avéré (presque) trop ambitieux : le lavage, je t'ai déjà dit. Sauf que là c'est moi qui ai tout fait, sans aide extérieure. Ca m'a pris 3 plombes car avec un bras en l'air et ce putain de flacon qui traine fatalement dans mes pieds, c'est pas toujours simple tu sais ? Le rasage je m'en suis démerdé. Il faut te dire que je ne me suis jamais rasé qu'à la main, à l'ancienne (même si j'ai très vite renoncé au coupe choux. VRAIMENT très vite). Y a vraiment qu'une main qui sert pour ce genre de truc. Pas de mérite, donc. C'est n'est qu'après que çà c'est gâté.
Le caleçon et le T-shirt çà allait encore.
Mais le jean … Ben ouais, bien vu : je n'ai que des jeans à boutons. Et, vois tu, arriver à détacher un soutien gorge avec 3 doigts d'une main et à l'aveuglette sans trop merder çà m'a pris du temps mais j'y suis arrivé … encore qu'il y ait des modèles plus coriaces que d'autres. Un peu comme les coffres forts j'imagine ? Bref les bases sont bonnes et je me débrouille honnêtement, même si j’ai bien conscience d’être encore perfectible. En revanche, attacher les boutons d'un jean d'une main, là, tu sais : çà confine à l'exceptionnel, même en y mettant les 5 doigts de la main ! C’est LE putain de challenge !! Faut dire que je m'y suis moins entraîné que pour les soutiens gorge. Question de priorités. Enfin ... pour tout te dire, les boutons : les détacher avec une main c'est jouable. Si, si : je t'assure. Mais ATTACHER ces boutons à la con (et y en a un P-A-Q-U-E-T, et y sont vraiment petits) ben pour le coup ça te fait passer dans la catégorie supérieure.
M'enfin j'y suis arrivé, et avec une main … enfin … tu sais : avec les deux mains je les ferme pas toujours tous ces fameux boutons ... alors avec une seule mimine, je peux pas te jurer que c'était vraiment hermétique. Mais çà y ressemblait pas mal.
C'était l'avant première des gestes du quotidien qui allaient, pendant les deux semaines à suivre, meubler mes journées ... alors que jusque là je les exécutais quasi inconsciemment et en quelques minutes.
Car il m'a fallu déployer des trésors d'ingéniosité (et faire pas mal d'essais merdouillards) avant de pouvoir faire la vaisselle ou me couper une tranche de sauç !
Bref, et pour revenir à la clinique : chacun de mes boutons à peu près à sa place, comme il était encore tôt, très tôt, et que çà m'éviterait d'être ridicule en public, j’ai profité du vide pour aller me faire un autoportrait au drain, entre machine à thé vert et ascenseur.

J'ai des joies aussi simples que narcissiques. Je le sais bien.

Encore plus tard, le toubib m'a annoncé que le truc était plus volumineux, rétif et vicieux que prévu. Plus dur à enlever donc. Mais que çà avait pu se faire en intégralité et sans dégât interne. Quelques tests plus tard il ajoute que, de façon étonnante, il ne semble pas, non plus, y avoir d'autre trouble.
Il me demande si j'ai MAL ?
si moi j’ai mal ? non, même pas mal !
Du coup, à midi, ayant repris du poil de la bête je me suis fais mon petit complexe de supériorité et ai refusé les anti-inflammatoires.
Sur un thème du genre :
« j'ai pas mal, je résiste à la douleur, je gère, même pas besoin de vos drogues.
Mwahahahahhhhh je suis le maître du monde
 ».

Bien sûr, le soir venu : le maître du monde, les anti inflammatoires et les autres drogues il se les est avalés sans autre forme de procès et, surtout, sans faire de commentaire superflu.
Te dire le reste n'apporterait rien de plus.
3 jours à faire des gouttes dans mon flacon.
Puis une infirmière a fini par venir m'en séparer du dit flacon. Et j'ai PAS DU TOUT aimé la gueule du drain sorti de mon bras. Cet HENAURME tuyau de merde faisait à l'aise un parcours de 5 ou 10 cm sous ce qu'il reste de mes muscles.
Berk !!
Puis retour chez moi.
Y vivre avec un bras.
Oui : la vaisselle, les boutons de jean, me laver en intégralité et quelques autres joyeusetés, telles que simplement dormir sans reposer sur l'épaule (le premier réveil de la première nuit alors que, justement, je « reposais » sur cette épaule …), au rythme des visites d'infirmière pour soins post op. Tu vois le genre de trucs, en mode « plan méga glandouille ».
Parfois j'ai pris mon sac à dos (sur l'épaule droite) et, mon bras solidement arrimé au torse, suis parti faire le tour du village à pied.
Boire un café et acheter trois merdes.
Surtout sortir de mon antre.
Rien de plus je te dis.
Simplement que l'épilogue est tombé hier à la visite post op avec le chirurgien : la cicatrice est longue et difficilement ratable mais pas trop moche me dit il (alors qu'il m'a recousu au barbelé, je le vois bien !!), mais il m'annonce avec fierté que j'ai échappé aux complications multiples et variées qui m'avaient été agitées sous le nez.
Surtout, SURTOUT, comme l'IRM le laissait penser, les quasi 100 g de graisse ainsi disparus n'étaient que de la bonne graisse bien saine.
Pas de cochonnerie cachée dedans.
Hop : 100g et sans effort.
Les Weight watchers, c'est que des pignoufs
Bientôt recommencer à nager.
Les boutons de jean çà y est, j'ai repris.
Les soutiens gorge, faut voir.

Vraiment, super opération.

L'algodystrophie ne s'est déclenchée que quelques mois plus tard.
C'était en 2008. On est en 2014 et elle est toujours là.